La Lettre de Galilée

Marx, Jésus et les hérétiques
La Lettre de Galilée n° 203

 

Comment ne pas évoquer cette semaine le livre d’Hervé Le Bras et d’Emmanuel Todd paru il y a deux semaines intitulé « l’invention de la France »* et dont le sous-titre, « atlas anthropologique et politique » confirme à son lecteur potentiel qu’il ne s’agit pas d’un addendum opérationnel au programme électoral du candidat socialiste.
Ceux qui ont goûté aux subtilités de la sociologie à la fin des années 70 ont le souvenir des publications, déjà pertinentes à l’époque, d’Hervé Le Bras, (fils de Gabriel le sociologue des religions), devenu chercheur à l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) à sa sortie de polytechnique.
Les deux comparses labourent en profondeur les bases anthropologiques de notre bon peuple de France et montrent comment les individus restent dépendants de leur groupe ou plus précisément de trois types de structures familiales qui ont façonné le paysage sociologique et politique de notre pays. Et les deux auteurs de superposer la cartographie électorale à celle des familles (nucléaires, familles souches et familles communautaires) montrant l’attirance des populations plutôt pour Marx que pour Jésus (c’est le titre d’un des chapitres)… ou inversement, selon les régions.

Quel rapport avec la santé direz-vous ?
Une relation très étroite en réalité. Car, comme elle explique les attirances politiques des citoyens, la structure familiale explique aussi leur attitude face à la vie, à la maladie, à la mort. Emile Durkheim n’a pas pris une ride. Le père de la sociologie donnait une explication au suicide ; Todd et Le Bras donnent les clés pour comprendre les différences, d’une région à l’autre, des ravages de l’alcoolisme, des névroses, des conduites addictives ou suicidaires…

Bravo alors à la création des ARS si les projets régionaux de santé révèlent ces inégalités profondes pour tenter de les corriger. Zéro pointé au ministère si toutes les régions sont au même régime sec.
Les enseignements de ce livre vont au-delà du constat que les situations sociales sont complexes et lourdement ancrées dans les profondeurs de notre passé familial et territorial. Ils s’avèrent bien utiles aussi aux donneurs de leçons patentés de la géographie médicale. Comme nous le disions sur notre site spécialisé sur la médecine de proximité, focaliser l’explication du creusement des inégalités de santé sur la fermeture des cabinets médicaux relève de l’imposture épistémologique.
Car voilà que les déserts médicaux s’invitent dans la campagne électorale. Et les fans clubs de l’un ou l’autre candidat de sortir les porte-voix. C’est à celui qui vaticinera le plus, ici sur la réouverture des dispensaires communaux comme antennes hospitalières, là sur la réquisition des vétérinaires entre deux alertes de H5N1.

La pauvreté -ainsi que les maladies qui vont avec- a malheureusement des causes plus enfouies et plus entremêlées. À commencer par les revenus et la détresse entraînée par la perte d’un emploi. C’est là que le soubassement anthropologique mis en exergue par Le Bras et Todd creuse encore les écarts.
Une étude du journal Le Monde dans la page géo et politique de son édition de dimanche-lundi tirée d’Eurostat (la direction statistique de la commission européenne) est à cet égard éclairante. Sur trois critères d’exclusion sociale ou de pauvreté dont le premier concerne la pauvreté monétaire, la menace toucherait 115 millions de personnes en Europe ; presque un européen sur quatre.
Avec 19,3% de sa population durement touchée par la crise, la France n’occupe pas la place la plus inconfortable : 9ème sur 25. Devant elle, les pays scandinaves, le Luxembourg, l’Autriche, les Pays-Bas. Mais les poids lourds de l’Europe : l’Allemagne et surtout le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, sont loin derrière elle.
On remarquera benoitement d’ailleurs que les pays dont la densité médicale est la plus élevée affichent des risques de pauvreté autrement plus graves que ceux de la France.

N’en déplaise aux hérétiques de la géographie sanitaire.


*Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, L’invention de la France. Atlas anthropologique et politique, éditions Gallimard, 530p.

 

 

Vous êtes ici : Accueil
Réalisation : Agence Web Hétéroclite